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CHAPITRE III

Organisation du travail et croissance

Fiche de début de chapitre (structure du cours, définitions, sujets possibles)

       Le chapitre 2 a permis de montrer le rôle du progrès technique dans la croissance économique. Ce chapitre 3 aborde la problématique de la relation entre le progrès technique qui suppose de nouvelles formes d’organisation du travail et la croissance.
Pour comprendre la logique de ces nouvelles formes d’organisation du travail, il est nécessaire de montrer comment la forme dominante d’organisation du travail depuis le début du XXe siècle, taylorisme et système fordien, est devenue obsolète. Cette crise de l’organisation fordienne du travail, commencée au cours des années 1960, marque l’aboutissement d’une certaine forme de croissance (la croissance fordiste fondée sur une régulation fordiste). Cette crise du fordisme a conduit à une nouvelle organisation du travail (inspirée du toyotisme) qui ne constitue pas pour autant une véritable rupture avec l'ancienne organisation tayloro-fordienne.
Ce chapitre doit ainsi permettre de montrer que l’évolution de l’organisation du travail répond à
des objectifs précis et à des transformations structurelles du fonctionnement de l’entreprise, ce qui n’est pas sans poser de nouveaux problèmes, notamment pour les salariés.
La modernisation des entreprises, induite par le progrès technique depuis les années 1980, implique une nouvelle façon de travailler.
La question est non seulement de savoir si les nouvelles formes d’organisation du travail permettent une amélioration des conditions de travail, mais aussi d’appréhender les transformations économiques et sociales que cette évolution peut engendrer.

Mais avant d'aborder cette dernière question, il convient d'abord de revenir sur les caractères du taylorisme et du fordisme, les objectifs qui étaient poursuivis lors de leur élaboration et les conséquences sur la croissance économique.

A. Organisation du travail, productivité et croissance

1. La division du travail et les gains de productivité :         taylorisme et fordisme

a. Les avantages de la division du travail : l 'exemple célèbre de la manufacture d'épingles d'Adam Smith

Un artisan seul aurait bien du mal à faire quelques dizaines d'épingles par jour, alors que grâce à la division du travail, dix ouvriers qui se répartissent les tâches dans une maufacture arrivent à produire 48000 épingles soit près de 5000 épingles par ouvrier.                                           Pour Adam Smith la division du travail (technique et sociale) entraîne des gains de productivité pour trois raisons : 
- l’augmentation des compétences liées à chaque tâche ;
- la diminution des pertes de temps liées aux changements de tâches ;
- l’existence du progrès technique. 
Pour Adam Smith, l'histoire de la manufacture d'épingles démontre l'efficacité de la division du travail qui reste le meilleur moyen pour accroître la productivité, le niveau de la production et les richesses d'une entreprise ou d'un pays. La division du travail entraîne l'extension des marchés et la croissance économique.

b. L'extension de la division du travail : le taylorisme

Pour accroître la productivité de ses salariés, Frederick W. Taylor va mettre en oeuvre une organisation scientifique du travail (OST) basée sur une double division du travail :                    - une division verticale du travail (séparation des tâches de conception et d'exécution - "The right man at the right place") ;                                                                                 - une division horizontale du travail (parcellisation des tâches).                                      L'OST adopte le principe du "One best way" (ia meilleure manière de faire les choses pour une productivité optimale) et le salaire au rendement qui permet de mettre fin à la « flânerie » des ouvriers car ils sont intéressés à la hausse de la productivité.

c. Le fordisme (organisation fordienne du travail)

Le principal apport de Henry Ford au taylorisme est la standardisation de la production, l’introduction du travail à la chaîne (convoyage sur les chaînes de montage), qui a pour principales conséquences et le paiement de salaires élevés ("five dollars day", correspondant au doublement du salaire des ouvriers). Les conséquences de cette nouvelle organisation du travail sont : les économies d'échelle, la réduction des temps morts, l'accélération des cadences de travail, la mise en place du travail posté occupé par des ouvriers spécialisés (OS) très peu qualifiés.

L’organisation du travail mise en place dans les usines Ford et dans le reste des industries a permis des gains de productivité exceptionnels, favorisant la croissance économique.              On parle ainsi de "croissance fordiste" car le mode de régulation fordiste (fordisme) est à l'origine d'un cercle vertueux : l'organisation du travail fordiste permet la production de masse et la baisse des prix. Les gains de productivité sont redistribués aux salariés sous forme d'augmentations des salaires qui entretiennent la consommation de masse qui garantit des débouchés pour les entreprises. Ainsi, les gains de productivité obtenus grâce aux principes du taylorisme et du fordisme génèrent un processus de croissance auto-entretenu.

2. La crise du modèle tayloro-fordiste

a. Les contradictions du fordisme

Des contradictions apparaissent dans le modèle fordiste à partir des années 1960 (1929 aux Etats-Unis et 1968 en Europe et en France).

La première contradiction (interne) est liée à la pénibilité et la monotonie engendrée par la division extrême du travail qui est de moins en moins supportée par les salariés.
La deuxième contradiction (externe) du fordisme est liée à l’élévation du niveau de formation qui accompagne le développement de la société. Or, le modèle tayloro-fordiste était fondé sur l'utilisation d'une main-d'œuvre docile car peu éduquée et peu qualifiée.

b. La crise sociale du fordisme

La crise du tayloro-fordisme, caractérisée par le rejet par les salariés de ce type d’organisation du travail, se manifeste par un certain nombre d’actions : démissions impliquant un turn-over élevé, absentéisme, tensions sociales, conflits sociaux, baisse des rendements, malfaçons et problèmes de qualité.

c. Un organisation trop rigide et inadaptée

Enfin, le modèle tayloro-fordiste a introduit beaucoup de rigidités (production de masse de produits standards) ne lui permettant pas de s’adapter aux évolutions des techniques et de la consommation (demande de produits différenciés). La lourdeur de la gestion de la production et des stocks a comme principale conséquence une hausse des coûts pour l’entreprise.

3. Les nouvelles formes d'organisation du  travail :          le toyotisme

a. Le toyotisme : une réponse à la crise du taylorisme ?

Le premier pilier du toyotisme est l’« autonomation » est introduit par Taiichi Ohno dans les usines Toyota après la Seconde Guerre mondiale et concerne à la fois les machines et les opérateurs. Il signifie d’abord l’arrêt automatique des machines lorsqu’une anomalie dans la production survient. Ensuite, l’autonomisation concerne les salariés qui travaillent sur ces machines car ils peuvent les arrêter lorsqu’il y a un problème. Les anomalies sont détectées grâce à un système de signaux visibles par les travailleurs qui peuvent, dès lors, intervenir en dehors de toute consigne de leur hiérarchie.
Le deuxième principe est le « juste-à-temps » qui implique que la production, sur la ligne de production, est déclenchée par une commande en amont (ateliers ou segments de production), d’où l’absence de stocks et une production à « flux tendus ». Le juste- à-temps est permis par un système d’informations reposant sur des étiquettes (kanban) qui circulent entre les différents ateliers de l'aval vers l'amont (puis de l'amont vers l'aval). C'est pourquoi on parle de « pilotage par l'aval » (l'ordre de production vient de l'aval - du marché ou des clients).

b. Une organisation post-fordienne du travail

Le toyotisme représente une organisation du travail post-fordienne car il donne une plus grande autonomie aux opérateurs qui peuvent intervenir dans la production sans que la hiérarchie intervienne. De plus, la production s’adapte à la demande et non l’inverse. Il ne s'agit plus de produire en quantité mais de ne fabriquer que les produits que demandent les clients.
Les principes du toyotisme peuvent résoudre (en partie) la crise du fordisme, car l’autonomation permet d’améliorer la qualité de la production et donne plus d’autonomie aux opérateurs (d'où une plus grande motivation et implication dans le travail). Le juste-à- temps élimine les stocks et les risques de sur-production (invendus), et permet de baisser les coûts de production.

c. Les principes et objectifs du toyotisme

Le principal objectif/conséquence du toyotisme (résumé par les cinq zéros) est de mieux répondre aux évolutions de la demande (sur le marché) tout en favorisant la baisse des coûts de production afin d’améliorer la compétitivité de l'entreprise.
Désormais, c'est la stratégie de différenciation qui s'impose aux entreprises (différencier les produits pour répondre aux demandes spécifiques des clients et se distinguer de la concurrence) et l'impératif de qualité (« qualité totale »).
En principe, le toyotisme doit améliorer les conditions de travail des salariés car ceux-ci ont moins de tâches répétitives et monotones, et ils ont plus d’autonomie et de responsabilités dans la production du fait des nouveaux objectifs d'innovation et de qualité totale.

d. Le toyotisme : post ou néo taylorisme ?

Mais les objectifs de flexibilité, de gestion en flux tendus et de juste à temps impliquent de nouvelles contraintes qui créent un stress supplémentaire.
En effet, lorsqu'un opérateur ne fournit pas l'aval, c'est toute la chaîne productive qui s'arrête, puisque chaque poste ou station fonctionne sans stock, ce qui pénalise toute la ligne de production.
Cette mobilisation de tous les instants entraîne un sentiment d'insécurité permanent et rend plus vulnérable les salariés. D'autant plus que les cadences s'accélèrent de plus en plus pour tenir les délais et satisfaire au plus vite les clients (tyrannie du contremaître remplacée par celle des clients exigeants).

 

B. Évolution du monde du travail

1. L'évolution des contrats de travail

a. Le développement du salariat

Le contrat de travail est nécessaire car le salarié se trouve dans une situation de subordination et donc en position de faiblesse par rapport à l’employeur. Le contrat est là pour empêcher les abus.
Le statut de salarié est lié à l'existence de ce lien de subordination entre un employé et son employeur.

La part des salariés dans la population occupée est passée de 85 % en 1990 à 90 % en 2005, soit une hausse de 5 points en quinze ans.

Depuis le XIXème siècle, on assiste à la montée du salariat (statut de salarié) dans les sociétés développées. L'emploi indépendant (travailleurs indépendants comme les agriculteurs, commerçants artisans, chefs d'entreprise et professions libérales) s'efface au profit de l'emploi salarié.
Le taux de salarisation (part de la population active occupée qui est salariée) est ainsi passé de moins de 50 % au début du XXème siècle à plus de 90 % au début du XXIème siècle (92 % aujourd'hui).
La baisse de 80 % de l'emploi indépendant (au cours du XXème siècle) s'explique essentiellement (à 80 %) par l'effondrement du nombre d'agriculteurs exploitants.

b. La fragilisation de la condition salariale

Avec l'apparition du chômage de masse au début des années 1980, on asiste à la précarisation des salariés. Cette précarité se mesure par la part moins importante prise par le contrat à durée indéterminée (CDI) dans l’emploi et la montée des formes particulières d'emploi (emploi atypique comme les CDD, l'intérim, les emplois aidés précaires, apprentissage, temps partiel contraint, le CNE...).
Robert Castel (sociologue spécialiste de la question sociale) parle d' « effritement et de fragilisation de la condition salariale ».

La diversification des contrats de travail s'est faite pour permettre une plus grande flexibilité du travail aux entreprises, afin de répondre à leur « impératif de flexibilité », pour qu’elles puissent s’adapter le plus rapidement possible aux évolutions du marché.

c. Évolution des contrats de travail et précarisation

En septembre 2006, le nombre d’emplois précaires (contrats temporaires ou occasionnels) offerts est supérieur à celui des emplois durables. C'est d'ailleurs le nombre d'emplois les plus précaires dits « occasionnels » (CDD de très courte durée, de moins d'un mois) qui progresse le plus. Désormais, la majorité des contrats de travail signés sont des contrats précaires (à plus de 60 %), notamment parce qu'ils se renouvèlent plus souvent, mais pas seulement...
Les formes particulières d’emplois (emploi atypique ne correspondant pas au modèle type de l'emploi salarié en CDI à temps plein (donc CDD, intérim, emploi aidé précaire, apprenti, CNE et temps partiel contraint) voient leur part augmenter sensiblement dans l’emploi total : d'abord les emplois précaires sont passés de moins de 4 % de l'emploi total (3,9 %) en 1985 à plus de 15 % en 2005 (15,1 %). Si l'on ajoute les emplois en temps partiel (forme atypique d'emploi), ce sont presque 33 % (près du tiers) des emplois qui sont atypiques aujourd'hui.

2. Les mutations du travail et des emplois

a. Des emplois de plus en plus autonomes, réactifs et polyvalents

Les principes du taylorisme qui impliquaient une division extrême des tâches extrême ne correspondent plus aux besoins des entreprises aujourd'hui.
Les entreprises demandent désormais aux salariés d’être plus polyvalents et plus autonomes dans leur travail. Ils doivent eux-mêmes trouver les solutions lorsqu’ils sont placés devant un problème.
Les nouvelles caractéristiques du travail sont articulées sur plusieurs principes du toyotisme :    le juste-à-temps, l'élargissement des tâches, le travail en équipe ainsi que l’exigence de qualité.
Les nouvelles formes d’organisation du travail ont pour principal objectif de permettre aux entreprises de s’adapter aux évolutions de leur environnement (marché, demande, concurrence, progrès technique), ce qui implique une plus grande réactivité de la production et une plus grande flexibilité du travail (des salariés).

b. Des emplois de plus en plus qualifiés

Parmi les mutations observées dans le monde du travail, il y a la hausse des qualifications qui accompagne la croissance (et l'explique également) avec une accélération depuis les années 1950. Le rôle du capital humain est en effet essentiel pour expliquer la croissance.

Concernant les emplois, on assiste à une forte progression des emplois qualifiés, mais moins forte que celle des actifs qualifiés. L'évolution des qualifications ne correspond pas toujours aux besoins des entreprises, d'où les problèmes de « sur-qualification » et de « déclassement » que rencontrent beaucoup de salariés qui acceptent un emploi inférieur à leur niveau de qualification.

D’une façon générale, la qualification est l’opération sociale par laquelle les individus sont sélectionnés sur le marché du travail et affectés à des emplois classés et hiérarchisés selon différents critères.
Plus précisément, on distingue la qualification des emplois de la qualification des salariés.
 La qualification d’un individu regroupe l’ensemble des capacités acquises par un salarié telles que : savoirs, savoir-faire, savoir-être qu’il est possible de mobiliser dans le travail.  Il s’agit des compétences acquises.
 La qualification d’un emploi ou d’un poste de travail regroupe l’ensemble des connaissances, des aptitudes et des expériences que requiert l’exercice d’un emploi déterminé. Il s’agit des compétences requises.
La qualification peut s’acquérir par le biais de la formation initiale (à l’école), par la formation continue ou d'entretien (stages, formation tout au long de la vie professionnelle...), ou par l’expérience professionnelle (« sur le tas »).

c. Des emplois de plus en plus précaires, tertiaires et féminins

Plus précaire, l'emploi devient également plus tertiaire (tertiarisation) et plus féminin (féminisation). Se développent de plus en plus d'emplois dans les services qui représentent plus de 75 % des emplois en France (76,2 % en 2007, soit le taux le plus élevé après les Pays-Bas et le Luxembourg).
Ce sont aujourd'hui les emplois de service à la personnes qui se développent le plus. Ces emplois concernent un grand pourcentage de femmes et de travailleurs à temps partiel. Ils sont souvent précaires, peu qualifiés et mal rémunérés. Certains sociologues et économistes craignent l'avènement d'une « société de valets » et parlent de « néo-domesticité ».

d. Une durée du travail qui baisse

Enfin, les mutations du travail concernent également la tendance séculaire de la diminution de la durée du travail. Les gains de productivité depuis la Révolution industrielles ont permis une baisse sensible de la durée légale et effective du travail.
Plus de 80 heures de travail au milieu du XIXème siècle.
1848 : durée hebdomadaire légale du travail limitée à 84 H.
1919 : la loi du 23 avril décrète la journée de 8 h (semaine de travail de 48 h sur 6 jours)
1936 : le gouvernement Blum du Front Populaire vote, en juin, la semaine de 40 heures (dans les faits passage à la semaine de 5 jours) accompagnée de deux semaines de congés payés. 
1981 : durée légale du travail abaissée à 39 heures puis à 35 heures par les lois de 1998 (applicables en 2000) et 2000 (applicables en 2002).

La durée effective du travail est aujourd'hui d'environ 37 heures par semaine en France (moyenne des emplois à temps plein et à temps partiel) soit deux fois moins qu'au milieu du XIXème siècle.
C'est surtout la durée annuelle du travail qui a diminué du fait de la réduction de la durée hebdomadaire et des congés pays (5 semaines aujourd'hui). Elle est passée de plus de 3000 heures en 1880 à 1480 heures en 2005.

Aujourd'hui, c'est davantage le recours à l'emploi à temps partiel que les dispositions législatives qui explique ce phénomène de baisse de la durée du travail dans les PDEM.

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