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CHAPITRE VI

 Les enjeux et déterminants de la mobilité sociale

Fiche de début de chapitre (structure du cours, définitions, sujets possibles)

La question de la mobilité sociale est étroitement liée au thème de la stratification sociale.
En effet, dès lors que l'on s'accorde pour reconnaître que toutes les sociétés sont, d'une façon ou d'une autre, structurées en groupes sociaux dont la position sociale est différente, on en vient logiquement à se demander comment les individus se répartissent entre les différents statuts sociaux.
Y a-t-il une distribution aléatoire des places dans la société ?
Les individus ont-ils tous les mêmes chances d'accéder aux différentes positions sociales ou existe-t-il une forme de déterminisme dans la répartition des individus ?
Dans quelle mesure la position sociale des individus est-elle dépendante de leur milieu d'origine ?
Telles sont les questions auxquelles les études sur la mobilité sociale s'efforcent de répondre.

L'importance accordée à la mobilité sociale dans les sociétés démocratiques s'explique par le fait qu'aucune barrière institutionnelle ne sépare un groupe d'un autre et rien n'interdit à quiconque de faire la preuve de sa valeur et de son mérite. L'accès aux fonctions les plus importantes, les plus prestigieuses ou les plus rémunératrices est en principe ouvert à tous, sans distinction.

Nous avons tous en tête des exemples de réussite sociale qui nous fascine, les self made men qui partis de rien sont parvenus en haut de l'échelle sociale.
Pourtant, vous le savez bien, ces exemples sont les arbres qui cache la forêt, puisque l'égalité des chances, si elle constitue un idéal démocratique, est cependant loin d'être réalisée, malgré quelques exemples d'ascension sociale spectaculaire.

Le thème de la mobilité sociale constitue un enjeu fondamental puisqu'il est un indicateur de la réalité démocratique d'une société. C'est ce que nous allons voir dans une première partie, avant d'aborder par la suite les facteurs qui influencent la mobilité sociale, en accordant une place particulière au rôle de l'école et aux stratégies individuelles et familiales.

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A. Les enjeux de la mobilité sociale.

1. Égalité et inégalité des chances.

  • Sociétés démocratiques et égalité des chances.

Contrairement aux sociétés d'ordre ou de castes, les sociétés modernes (démocratiques) assurent libertés et égalités aux individus : cela implique l'abolition des privilèges et la suppression des barrières sociales et la possibilité pour chacun d'accéder à tous les statuts et toutes les positions sociales. Comme le soulignait déjà Alexis de Tocqueville au XIXème siècle (De la démocratie en Amérique, 1835), les sociétés démocratiques ne recherchent pas nécessairement une égalité des conditions, mais une égalité des chances.

Ainsi, tout individu doit pouvoir accéder aux positions sociales les plus élevées en fonction de son mérite et non de son origine sociale. La méritocratie (littéralement, le pouvoir au mérite) désigne une société idéale dans laquelle la position sociale serait indépendante de l’origine sociale et ne dépendrait que du mérite de chacun, en particulier de ses efforts (travail, talent, risques pris...).

L’égalité des situations étant impossible à atteindre et n’étant pas forcément souhaitable, la démocratie ne peut que rechercher l’égalité des chances. L'enjeu principal de la mobilité sociale est donc de se rapprocher de l'idéal démocratique qu'est l'égalité des chances.

  • Peut-on véritablement parler d'égalité des chances ?

Selon le principe de l’égalité des chances, la hiérarchisation sociale s’opère selon le critère du mérite : les plus méritants ayant accès aux meilleures places sociales (et les moins méritants les moins bonnes). Or, les sociologues (Pierre Bourdieu, Raymond Boudon, Marie Duru-Bellat et bien d'autres) ont montré que la réussite et les trajectoires scolaires étaient fortement déterminées par l'origine sociale. Le principe d’égalité des chances ne réduit pas les inégalités, mais il permet de justifier certaines inégalités (les cadres ont des salaires plus élevés que les ouvriers parce qu’ils ont un niveau de diplôme plus élevé). Mais elles ne sont justifiables que jusqu’à un certain niveau (cf. les problèmes de justification des « parachutes dorés » des PDG des entreprises du CAC 40).

2. La mobilité sociale et sa mesure.

a. Les différentes dimensions de la mobilité.

Selon Pitirim Aleksandrovich Sorokin,  qui institutionnalise le terme en 1927, la mobilité sociale désigne "le passage d'un individu d'un groupe social à un autre". Il a donc mobilité sociale lorsqu'un individu change de position sociale soit par rapport à celle de ses parents (généralement le père), soit par rapport à la position qu'il occupait antérieurement.

On distingue donc la mobilité intergénérationnelle (entre générations) et la mobilité intragénérationelle (ou biographique, c'est-à-dire au cours de la vie d'un individu, d'une génération donnée).

On distingue également la mobilité horizontale (changement de profession sans évolution de la position hiérarchique) et la mobilité verticale (modification de la position dans la hiérarchie sociale) qui se décline en mobilité ascendante (ascension sociale) ou descendante (régression sociale ou déclassement).

  • Mobilité structurelle et mobilité nette.

Les changements constatés dans les positions sociales (mobilité sociale) s'expliquent soit par les transformations de la structure des emplois (mobilité structurelle), soit par les stratégies individuelles et la réussite personnelle (mobilité nette).

Mobilité nette = mobilité totale (brute) – mobilité structurelle

La mobilité nette est égale à la mobilité totale (mobilité brute ou observée) moins la mobilité structurelle. Elle est parfois qualifiée de mobilité de circulation ou de fluidité.

Alors que la mobilité observée durant les Trente Glorieuses s'expliquait en grande partie par la mobilité structurelle, depuis les années 1990, elle s'explique pour les deux tiers par la mobilité nette.

b. L'évolution de la mobilité sociale en France.

c. La mesure de la mobilité sociale : les tables de destinée et de recrutement.

Pour mesurer la mobilité sociale, l'INSEE établit des tables de mobilité sur la base de la nomenclature des PCS. Il s'agit de tableaux à double entrées croisant la position sociale des individus à l’âge adulte avec leur origine sociale. La PCS des individus cibles est comparée avec celle de leur père pour mesurer l’écart ou la proximité des positions sociales entre les deux générations. Ces tables permettent d'analyser la mobilité intergénérationnelle et d'apprécier la fluidité ou la rigidité de la structure sociale. Il en existe de deux types : table de destinée sociale et table de recrutement (ou d’origine).

  • La table de destinée : « que sont devenus les fils de...».

Pour comprendre le sens des chiffres d'une table de mobilité, il faut repérer la colonne ou la ligne 100 (ensemble). Ainsi, il est alors possible d'en déduire que « sur 100 fils de..., tant sont devenus... ».
La diagonale est particulièrement intéressante à étudier car elle permet de mesurer l'immobilité sociale ou la reproduction sociale (ou l'hérédité sociale), puisqu'elle présente « la proportion de fils de... qui sont devenus la même chose que leur père ». Elle permet également de mesurer la mobilité sociale, puisque tous les autres chiffres que la diagonale présentent des trajectoires
En cas de mobilité ascendante, on parlera de « promotion sociale ». Si elle est descendante, on parlera de « déclassement social » ou de « démotion sociale ».

  • La table de recrutement : « d'où viennent les...».

Les agriculteurs sont les plus immobiles avec un auto-recrutement de 88 %.
La mobilité apparaît comme plus forte dans une table des destinées pour les fils d’agriculteur, d’artisan, de commerçant ou chef d’entreprise et pour les employés ; elle apparaît comme plus forte dans une table des recrutements pour les autres CSP.

d. Les limites des outils de mesure de la mobilité sociale.

Les outils de mesure de la mobilité présentent des limites qu'il convient de souligner.
D'abord, les études sur l'origine sociale ne tiennent compte (la plupart du temps) que du groupe social du père (censé représenter la position sociale du ménage) et très rarement celui de la mère qui a pourtant une influence déterminante sur la socialisation de l'enfant et sa réussite scolaire. On pourrait également très bien étudier la mobilité sociale par rapport à la position des grands-parents (bien que compliqué à analyser).
Ensuite, la nomenclature des PCS est un construit social (une convention) discutable qui ne rend compte qu'imparfaitement des différentes situations sociales et des hiérarchies sociales.
Les groupes socioprofessionnels sont assez hétérogènes (Cf. programme de 1ère) et une mobilité apparente (comme un fils de notaire devenu professeur, ou un fils d'agriculteur devenu chauffeur routier) peut en réalité n'être qu'une immobilité sociale. En effet, l'essentiel de la mobilité n'est en réalité qu'une mobilité de proximité.
Ainsi, plus le nombre de catégories utilisées est grand (plus on segmente la société), plus on a de chances d'enregistrer des changements de catégories, donc une mobilité mesurée forte.
Enfin, ce n'est pas parce que la mobilité apparente est plus forte que les inégalités se réduisent. Ainsi, une société plus fluide (idéal libéral méritocratique), n'est pas nécessairement une société plus égalitaire.

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B. Les déterminants de la mobilité sociale.

1. Le rôle de l'école dans la mobilité sociale.

  • L'école, passeport pour changer de position sociale.
  • La massification et la démocratisation scolaire.

On peut parler de massification du système scolaire dans la mesure où les effectifs ont plus que doublé dans l'enseignement secondaire depuis les années 1960 et ont été multipliés par sept dans l’enseignement supérieur qui devient un enseignement de masse puisqu'il qui concerne désormais la majorité des jeunes (plus d'un jeune sur deux désormais).
Pour autant, il existe des limites à la démocratisation scolaire puisque les cursus scolaires ne sont pas les mêmes selon l'origine sociale. Ainsi, les enfants issus de milieux favorisés continuent à suivre les études les plus longues et les plus prestigieuses (bac général, série S, classes préparatoires et grandes écoles, faculté de médecine, de droit ou de sciences...), tandis que ceux d'origine plus modeste suivent des études plus courtes et moins valorisées (filières courtes, bac pro. ou technologique, faculté de lettres, ou de sciences humaines...).

Lire l'article de Claude Thélot et Louis-André Vallet sur la réduction des inégalités sociales devant l'école depuis un siècle (INSEE, 2000)

  • Le paradoxe d'Anderson ou les effets limités du diplômes sur l'ascension sociale.

En 1961, le sociologue américain Charles Anderson a mis en évidence l'existence d'un paradoxe : « L’acquisition d’un diplôme scolaire supérieur à celui de son père n’assure pas au fils une position sociale plus élevée ». Le postulat méritocratique doit donc être remis en cause car le lien entre le diplôme et le statut social se relâche.
En fait, le paradoxe d’Anderson s’explique par le décalage entre la croissance forte du nombre de diplômes élevés et la croissance faible du nombre de positions sociales correspondant à ces diplômes. Comme une monnaie trop abondante, les diplômes connaîssent aussi une inflation qui entraîne une baisse de leur valeur sur le marché du travail.

  • La baisse du rendement des diplômes (l'inflation scolaire).

Effet pervers de la massification scolaire, on assiste depuis le début des années 1970 à la baisse inexorable du rendement professionnel du baccalauréat (et des diplômes en général, cf. l'analyse de Marie Duru-Bellat sur le sujet et la polémique qui oppose la sociologue à l'OCDE).
C'est ce que Jean-Claude Passeron appellait dès le début des années 1980, « l'inflation des diplômes » (appelée également « l'inflation scolaire »). Celle-ci conduit au déclassement (en savoir plus).
D’une part, en se diffusant, le bac a perdu de sa sélectivité. D’autre part, les exigences techniques des professions ont augmenté au cours du temps et réclame des niveaux de qualification supérieurs au bac.
La réussite scolaire et le diplôme ne sont plus une garantie de promotion sociale. 

2. Le rôle des capitaux économique, culturel et social.

Pour le sociologue français Pierre Bourdieu (mort en 2002), la position sociale d'un individu provient du capital hérité dans trois domaines : les domaines économique, culturel et social.
Le sociologue distingue ainsi le capital économique (revenu et patrimoine), le capital culturel (niveau d'éducation, d'instruction et de culture), et le capital social (relations sociales).

a. Le capital économique.

Le capital économique est ce dont héritent les enfants en termes de ressources matérielles : les conditions matérielles dont ils bénéficient étant enfant, puis l'appui financier qu'ils ont étant jeunes ou jeunes adultes, puis lors des différentes donations et lors de l'héritage.
La transmission du patrimoine économique favorise l'hérédité sociale parmi les familles aisées, chez les commerçants et les industriels. Le capital économique est un élément essentiel de la transmission du statut socio-économique. Il se mesure en termes de revenus et de patrimoines.


b. Le capital culturel.

La réussite scolaire est fortement déterminée par l'origine sociale des élèves et leur dotation en capital culturel (ressources culturelles : habitus, niveau d'éduction et de diplôme, culture, biens culturels dont dispose un individu).
Les enfants issus de milieux favorisés ("classes dominantes "ou "bourgeoisie") réussissent mieux car ils reçoivent un héritage culturel valorisé par l'école.
Ils disposent de connaissances acquises en dehors de l’école ("culture libre"), d’un langage et d’un mode de raisonnement en adéquation avec les besoins de l’école, mais aussi d’un habitus en congruence (en adéquation) avec les attentes des enseignants (respect des règles, la nécessité de réussite, l'écoute, la concentration en cours, le sérieux dans le travail...). 

L'école légitime les inégalités culturelles entre jeunes de milieux aisés et jeunes de milieux populaires en valorisant implicitement les compétences héritées des premiers (les "héritiers"). Elle participe donc à la "reproduction sociale" (Cf. P. Bourdieu, J-C. Passeron, La reproduction, 1970).


c. Le capital social.

Le capital social désigne le réseau de relations et de connaissances permettant de valoriser socialement les ressources d'un individu (capital économique et capital culturel). L'étendue de ce réseau détermine le volume du capital social.
Avec l’inflation scolaire, le rôle du capital social devient prépondérant dans la valorisation des diplômes. A diplôme égal, c'est l'individu qui bénéficiera du meilleur réseau de relations qui valorisera le mieux sont diplôme. Le capital social détermine le rendement du diplôme et la position sociale.
C'est lui qui permet de "transformer le diplôme en position sociale". A réussite scolaire identique, un individu disposant d'un capital social important parviendra à une position sociale plus élevée qu'un autre qui en serait dépourvu.

Le capital social (le réseau de connaissances) permet de trouver des appuis parmi ses connaissances pour se positionner socialement, pour s'insérer sur le marché du travail, en particulier pour accéder au premier emploi.

Dans nos sociétés modernes, les inégalités ne reposent pas tant sur la possession des richesses économiques que sur la valorisation et la mobilisation d'autres formes de capitaux et de ressources (selon Pierre Bourdieu) liées aux savoirs et aux savoir-faire, à la culture et aux relations sociales.

3. Le rôle des stratégies individuelles et familiales.

  • Stratégies scolaires familiales et destin social.

Selon le sociologue Raymond Boudon (L'inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles, 1973), les inégalités de diplôme sont dues aux stratégies des familles dans les parcours scolaires.
Utilisant une méthodologie individualiste, il montre que la décision de poursuivre des études, le choix de telle ou telle filière, dépend pour chaque élève d'un calcul rationnel coût/avantages (logique économiciste du calcul rationnel des acteurs sur le marché).
Dans cette logique, chaque individu essaie à travers ses choix, de maximiser sa satisfaction.
Or, les choix scolaires, différents selon les milieux sociaux, dépendent des motivations et des attentes des jeunes et de leur famille (des attentes différentes selon le milieu social).
Toutes les familles ne disposent pas des mêmes ressources, de la même information sur les parcours à emprunter en matière de choix d'orientation, et n'ont pas les mêmes goûts, n'ont pas les mêmes représentations sur les études porteuses de réussite sociale. Les individus ont donc, comme le dit Raymond Boudon, "de bonnes raisons" de faire leur choix. Ce qui suffit à expliquer la diversité des décisions et d'investissement scolaire.

En définitive, pour Raymond Boudon, "l'inégalité des chances" (scolaires) résulte de l'agrégation des décisions opérées par les acteurs du système scolaire. L'addition des décisions individuelles permet de rendre compte dans cette optique de l'inégalité des chances, sans avoir à postuler une intention du système à reproduire les positions sociales.

  • Choix du conjoint et reproduction sociale.

La reproduction sociale peut également être analysé comme la conséquence de mariages entre conjoints de même origine sociale.
L’homogamie (Cf. classe de seconde) favorise la reproduction sociale car, si les mariages étaient hétérogames, ils pourraient engendrer une certaine circulation sociale au-delà de la position professionnelle occupée par les individus.

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CHAPITRE VII

 Idéal démocratique et inégalités

Fiche de début de chapitre (structure du cours, définitions, sujets possibles)